"Coronavirus : Spérian, l’usine sacrifiée qui pouvait produire 100 millions de masques par an". Par Julien Uguet

, par  J.G.
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« Rachetée en 2010 par le groupe américain Honeywell, l’entreprise de fabrication de masques Spérian, basée à Plaintel (Côtes-d’Armor), a fermé ses portes en octobre 2018. Cette fermeture est le symbole de la problématique des délocalisations d’activités stratégiques lors de leur rachat par des groupes étrangers.

La fermeture en octobre 2018 de l’usine Spérian de Plaintel, dans les Côtes-d’Armor, résonne comme un échec du “made in France” à l’heure où, en pleine crise du coronavirus, l’État français annonce un pont aérien avec la Chine pour importer les centaines de millions de masques de protection respiratoire qui font actuellement défaut. Il y a moins de deux ans, les six lignes de production de cette filiale du groupe américain Honeywell étaient encore capables de fabriquer 100 millions de masques par an grâce à des machines pouvant produire chacune 4 000 masques à l’heure.

Des investissements soutenus financièrement par l’État

Entre 2006 et 2009, l’usine avait bénéficié d’une activité florissante, dans le sillage des épidémies de SRAS et de grippe H1N1. Le gouvernement français avait alors commandé 200 millions de masques respiratoires de type FFP2 au fabricant costarmoricain. La politique de stockage stratégique national, impulsé par la ministre de la Santé Roselyne Bachelot, avait conduit le site de Plaintel à pousser les murs sur 10 000 m² afin d’accueillir jusqu’à 280 salariés.

Spérian avait notamment investi plus de 5 millions d’euros dans des équipements industriels dernier cri, avec le soutien financier de l’État et des collectivités locales. Les capacités de production étaient alors passées de 20 millions à 100 millions de masques par an.

Des chapeaux de feutre aux masques respiratoires

En 2010, le géant américain Honeywell, spécialiste mondial des équipements de protection, fait main basse sur l’usine bretonne en la rachetant au groupe français Bacou-Dalloz, alors détenu à 100 % par le groupe industriel Essilor. “Pour refaire l’histoire, l’usine de Plaintel a été fondée dans les années 70 par la famille Giffard, qui avait diversifié son activité historique de confection de chapeaux de feutre vers les masques respiratoires. Elle a été rachetée en 1991 par le groupe suédois Bilsom, leader mondial des casques de protection auditive, précise Jean-Jacques Fuan, ex-directeur général de l’entreprise sur la période 1991-2006. Quelques années plus tard, l’entreprise repasse sous pavillon français sous l’impulsion du groupe Dalloz, qui fusionnera quelques années plus tard avec le groupe Bacou. C’est l’actionnaire principal de Bacou-Dalloz Essilor qui a vite souhaité se dégager du secteur des masques de protection.”

“L’usine de Plaintel avait été entièrement dédiée à la production pour le marché français. Le site était condamné à mort.”

Cinq plans sociaux en sept ans

Rétroactivement, cette cession est le symbole de la problématique des délocalisations d’activités stratégiques lors de leur rachat par des groupes étrangers. En effet, dès 2011, l’activité de l’usine ralentit brutalement. L’État français revoit sa doctrine sanitaire et ne renouvelle pas ses commandes annuelles de masques. “C’est à cette époque que tout a basculé, se souvient Jean-Jacques Fuan. L’usine de Plaintel avait été entièrement dédiée à la production pour le marché français. La fabrication des masques pour d’autres pays avait été délocalisée en Chine et n’est jamais revenue. Le site était condamné à mort puisqu’il ne rentrait plus dans les schémas de rentabilité du groupe.”

Le premier plan social est alors lancé. Quatre autres seront mis en place sur les sept années qui suivent pour limiter les pertes annuelles de Spérian, aux alentours de 1,5 million d’euros.

Un repreneur traité avec mépris

En octobre 2018, Honeywell ferme définitivement le site de Plaintel. Les sections CGT et CDFT de Spérian, qui ne représentaient plus qu’une trentaine de salariés, avaient alerté le président de la République Emmanuel Macron et le ministre de l’Économie Bruno Le Maire sur le caractère stratégique du site en cas de pandémie. En vain, l’absence de position officielle fut leur unique réponse. “Sur l’impulsion des investisseurs Armor Angels, dont je fais partie, nous avions trouvé un repreneur local pour reprendre l’activité, ajoute Jean-Jacques Fuan. Des réunions ont eu lieu à Paris avec des représentants d’Honeywell mais Plaintel était le cadet de leurs soucis. Le projet a été traité avec mépris.”

En novembre 2018, une infime partie de la production est délocalisée en Tunisie. 90% des équipements et des lignes, pour la plupart encore quasi neuves et financés par des subventions publiques, sont alors envoyés… à la ferraille. Elles ont fini leur vie sous les broyeurs de l’entreprise Derichebourg, implantée sur le parc d’activités voisin des Châtelets à Ploufragan. »
Julien Uguet

Source : lejournaldesentreprises.com, 30 mars 2020.

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